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TRIBUNE

PMO de crise : reprendre la main sur un portefeuille qui dérive

Sylvain LAURENT
Sylvain LAURENTDirecteur de la transformation
✓ Mission vérifiée

On m'appelle quand les voyants sont déjà au rouge, mais que tout le monde jure qu'ils sont verts. Mon premier travail n'est pas de relancer les projets. C'est de rétablir la vérité.

23projets dans le portefeuille, 4 vraiment vitaux

Le jour où j'ai compris que tout était vert

J'arrive sur un programme de refonte SI à 18 millions d'euros. Le COMEX me tend un reporting impeccable. Vingt-trois projets, presque tous au vert, deux ou trois en orange par honnêteté de façade. Je passe trois jours à parler aux chefs de projet, pas aux slides. La réalité est inverse. Le déploiement ERP a six mois de retard que personne n'ose nommer. Deux chantiers attendent une décision depuis le printemps. Un autre tourne à vide, financé, sans sponsor réel. Le vert n'était pas un mensonge isolé. C'était une culture. On reporte ce que le chef veut entendre, on lisse, on repousse la mauvaise nouvelle au comité suivant. Mon premier livrable n'a relancé aucun projet. Il a fait une seule chose : dire la vérité des statuts, à voix haute, devant ceux qui les avaient maquillés.

Le piège du vert : pourquoi personne ne dit rouge

Le rouge coûte cher à celui qui le prononce. Dans une organisation sous tension, annoncer un retard, c'est s'exposer, c'est désigner un coupable, souvent soi. Alors chacun garde l'orange prudent, en espérant un rattrapage qui ne vient pas. J'ai vu un chef de projet brillant tenir le vert six semaines de trop, par loyauté envers un directeur qui ne voulait pas entendre. Le vrai problème n'était pas son courage. C'était l'absence de règle. Personne n'avait jamais défini ce que vert, orange et rouge voulaient dire. J'ai posé trois critères simples et opposables : tenue du jalon, du budget, des dépendances. Un seul au rouge, le projet est rouge. Pas de moyenne, pas de diplomatie. La couleur cesse d'être une opinion. Elle devient un fait que personne ne peut contester en réunion.

Arrêter pour avancer : la méthode du tri

Vingt-trois projets, et une certitude : aucune organisation ne mène vingt-trois priorités. J'ai réuni le COMEX autour d'une question brutale. Si nous ne pouvions en sauver que cinq ce trimestre, lesquels ? Le silence a duré longtemps. Quatre projets portaient la valeur réelle : la continuité du SI, la paie, deux engagements clients fermes. Le reste vivait par habitude. J'ai construit une grille à deux axes, valeur métier et coût pour finir, et j'ai forcé chaque projet à se situer dessus. Sept ont été arrêtés net. Cinq, mis en pause assumée, documentée, avec une date de réexamen. Le budget libéré, près de 2 millions d'euros, a été réinjecté sur les quatre vitaux. Re-séquencer, ce n'est pas tout faire plus vite. C'est avoir le cran de ne plus faire ce qui ne compte pas.

Le projet qu'il a fallu tuer

Un des sept à arrêter était l'enfant d'un directeur influent. Un outil de pilotage maison, dix-huit mois de travaux, déjà 1,2 million d'euros engloutis, et un usage réel proche de zéro. Le tuer, c'était humilier un homme puissant et acter une perte sèche. J'ai d'abord cherché à le sauver, par confort. Erreur. J'ai entretenu l'ambiguïté deux semaines de trop, et le doute a contaminé le reste du tri. La leçon a été nette : un arbitrage qu'on n'assume pas pourrit tout. J'ai présenté les chiffres au COMEX, sans procès, sans coupable. La dépense passée ne reviendrait pas, mais chaque euro de plus était un euro volé aux quatre vitaux. Le directeur a encaissé. Ce qui a tranché, ce n'est pas mon autorité. C'est que la règle valait pour tous, y compris pour les projets aimés.

La cadence vaut mieux que le courage

On croit qu'un portefeuille se redresse par un coup d'éclat. Faux. Il se redresse par une cadence qui ne ment plus. J'ai installé un comité d'arbitrage hebdomadaire, court, où l'on décide vraiment : on tranche un point bloquant, on arbitre une ressource, on referme ou on escalade. Plus de réunion où l'on commente le passé. Chaque statut s'appuie sur trois indicateurs vrais, pas sur l'humeur du moment. En quatre mois, les quatre projets vitaux étaient tenus, et le COMEX avait réappris une chose rare : croire son propre reporting. Ma leçon contre-intuitive, après plusieurs missions de ce type : le redressement n'est pas affaire de héros. Le vrai service qu'on rend, ce n'est pas de sauver chaque projet. C'est de rendre la décision possible, et de la rendre tenable une fois qu'on est parti.

« Un portefeuille ne dérive jamais d'un coup. Il ment d'abord, puis il coule. »

Publié le 8 June 2026 · Le Quorum

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