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TRIBUNE

Reprendre une boîte qui coule : ce que les cent premiers jours m'ont vraiment appris

Didier MARTIN
Didier MARTINDirecteur général (DG)
✓ Mission vérifiée

Quand on me confie une entreprise au bord de la rupture, personne n'attend un plan stratégique brillant. On attend que les salaires tombent à la fin du mois. La trésorerie d'abord, la confiance ensuite, le reste après. J'ai appris à l'envers tout ce qu'on m'avait enseigné dans l'ordre.

100 jourspour décider si l'entreprise vit ou meurt

Le premier jour, on ne lit pas les chiffres, on lit les visages

On m'a appelé un lundi. Le mardi, j'entrais dans un équipementier de 400 personnes, six semaines de trésorerie devant, un carnet de commandes amputé de 38 pour cent. Le rapport du cabinet d'audit était sur mon bureau, parfait, inutile. Ce qu'il ne disait pas, je l'ai vu en traversant l'atelier : des chefs d'équipe qui ne me regardaient pas, un directeur financier qui parlait trop vite, une assistante de direction qui pleurait aux toilettes. La sidération ne se met pas en tableau. Les gens savaient avant moi que la maison brûlait, et ils avaient cessé d'agir, parce qu'agir revenait à reconnaître le danger. Mon premier travail n'a pas été de comprendre la dette. Il a été de comprendre qui, dans cette entreprise, avait encore le courage de me dire la vérité. Ils étaient quatre. J'ai bâti les cent jours autour d'eux.

Le piège, c'est de vouloir tout sauver, donc de tout perdre

Le réflexe du dirigeant qui débarque, c'est de prouver sa valeur en lançant dix chantiers. C'est le plus sûr moyen de couler. Une entreprise en crise n'a plus de marge d'attention : chaque réunion que vous ouvrez est une heure que personne ne passe à encaisser un client. La trésorerie était mon seul juge. J'ai gelé tout ce qui ne produisait pas de cash sous quatre semaines : un projet de nouveau site logistique, une refonte du logiciel de production, deux recrutements. Des décisions de bon sens, sauf qu'elles touchaient les projets préférés des gens. On m'a accusé de casser l'avenir. Je l'assume : il n'y avait pas d'avenir à financer s'il n'y avait pas de fin de mois à passer. La discipline, dans un redressement, ce n'est pas faire les bonnes choses. C'est refuser les bonnes choses qui arrivent au mauvais moment. C'est beaucoup plus dur.

Stabiliser le cash et la parole, dans le même geste

J'ai construit un plan de trésorerie à treize semaines, glissant, revu chaque vendredi à neuf heures avec les quatre. Pas un outil de contrôle, un rituel de vérité partagée. Tout le monde voyait la même ligne, le jour où elle passait sous zéro, et le jour où on l'avait repoussée. En parallèle, j'ai appelé les trois fournisseurs critiques moi-même, sans le directeur financier, pour négocier des étalements. Pas par défiance : parce qu'un dirigeant qui prend le téléphone vaut dix mails d'un comptable. J'ai obtenu six semaines de plus. Et j'ai fait une chose qu'on déconseille : j'ai dit la vérité aux salariés, en réunion plénière, chiffres au mur. Le risque était réel, certains pouvaient partir. Trois sont partis. Les autres se sont remis à travailler, parce que pour la première fois ils savaient pourquoi. On ne stabilise pas une trésorerie sans stabiliser la parole qui l'entoure.

La décision que je n'oublierai pas : trente postes, ou zéro

Vers la huitième semaine, le calcul est devenu froid. Sans une réduction de la masse salariale, l'entreprise tombait en cessation de paiements avant la fin du trimestre. Trente postes, sur quatre cents. J'ai passé une nuit à chercher l'alternative honnête, le tour de passe-passe qui éviterait ça. Il n'existait pas. Le vrai courage, ce n'est pas de licencier ; n'importe quel mauvais dirigeant sait tailler dans la masse. C'est de le faire vite, proprement, avec un vrai accompagnement, et de ne pas se cacher derrière un DRH le jour des entretiens. J'ai reçu une partie des gens moi-même. Une erreur, aussi, que j'assume : j'ai annoncé le plan un jeudi, sans avoir prévenu les managers de proximité la veille. Ils l'ont appris en même temps que leurs équipes, humiliés. On répare une trésorerie, on ne répare pas ça. Trente postes ont sauvé trois cent soixante-dix. Le calcul est juste. Il ne console de rien.

Ce que je dirais à celui qui prend le poste demain

Un redressement ne se gagne pas par l'intelligence, il se gagne par la séquence. Le cash avant la stratégie, la vérité avant le plan, quelques alliés avant le grand discours. Les cent jours ne servent pas à tout réparer : ils servent à acheter le droit de rester, à transformer une panique en problème, et un problème en suite de décisions tenables. La leçon contre-intuitive, c'est que la vitesse rassure plus que la prudence. Une équipe sidérée ne demande pas un dirigeant qui réfléchit longtemps ; elle demande quelqu'un qui décide, se trompe parfois, corrige, et tient son calendrier. À celui qui entre lundi dans une maison qui brûle, je dirais ceci : ne cherche pas à être aimé, ni même à être brillant. Sois fiable au point que les gens, à la fin du mois, recommencent à croire que demain existe. Le reste vient après.

« On ne sauve pas une entreprise avec un plan. On la sauve avec un calendrier de paiements qu'on tient. »

Publié le 24 June 2026 · Le Quorum

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