The voices of Quorum

Trois semaines de cash, et le réveil tous les lundis à 6 h

B
Bogdan Marek
Directeur administratif et financier (DAF) de transition
An interview by the Quorum

Bogdan Marek est directeur administratif et financier de transition. On l'appelle quand le compte en banque ne ment plus : une ETI de distribution à quelques semaines de la cessation de paiements, un dirigeant qui regarde ailleurs, des fournisseurs qui coupent les livraisons. Il raconte le pilotage par la trésorerie, les arbitrages qui font mal, et la discipline qui a sauvé la boîte. Sans rien farder.

Listen to the episode
01Quand vous arrivez dans une boîte au bord du gouffre, par q…
02Vous parlez du plan à 13 semaines. Concrètement, c'est quoi…
03Une fois la visibilité posée, il faut arbitrer. Qui on paie…
04Comment on négocie avec une banque quand on est déjà à déco…
05Et la vérité au dirigeant, au board ? Comment vous la dites…
06Sortir du mode survie sans rechuter, ça veut dire quoi pour…
07Un dernier conseil à un dirigeant qui sent que ça se tend ?
The Quorum editorial team
Quand vous arrivez dans une boîte au bord du gouffre, par quoi vous commencez vraiment ?
Bogdan Marek
Par le relevé bancaire, pas par le compte de résultat. Le premier jour, je demande les soldes réels des comptes, ce matin, en euros, pas le reporting du mois dernier. Sur cette ETI de distribution, on m'avait dit on est tendus. La vérité, c'était trois semaines de trésorerie devant nous, et un découvert déjà à quatre-vingt-dix pour cent de l'autorisation. J'ai aussi appelé le comptable pour connaître les échéances figées : paie le 28, TVA le 15, deux gros fournisseurs sous huitaine. En une demi-journée, vous savez si la maison brûle ou si elle fume. Là, elle brûlait. Le piège, c'est de se rassurer avec le carnet de commandes. Une commande, ce n'est pas du cash. Tant que ce n'est pas encaissé, ça ne paie pas les salaires. J'ai posé une règle dès le premier soir : plus une seule décision de paiement sans passer par moi.
The Quorum editorial team
Vous parlez du plan à 13 semaines. Concrètement, c'est quoi cet outil ?
Bogdan Marek
C'est un tableau bête et précieux : semaine par semaine, sur treize semaines, tout ce qui rentre et tout ce qui sort. Pas en montants comptables, en dates d'encaissement et de décaissement réelles. Quand l'argent touche le compte, quand il le quitte. Je l'ai construit en deux jours avec la comptable et le credit manager, ligne par ligne, client par client, fournisseur par fournisseur. La première version était fausse, évidemment. On l'affine chaque vendredi avec le réel de la semaine écoulée. Treize semaines, parce que c'est l'horizon où on peut encore agir sans deviner. Au-delà, on rêve. La première fois que je l'ai projeté au mur, on a vu le trou : semaine sept, solde négatif de huit cent mille euros. Tout le monde s'est tu. C'est là que le travail commence vraiment, parce que désormais le problème a une date et un chiffre. On ne pilote plus à l'instinct.
The Quorum editorial team
Une fois la visibilité posée, il faut arbitrer. Qui on paie, qui on fait attendre ?
Bogdan Marek
C'est la partie la plus dure, parce qu'on touche à la parole donnée. Ma règle : on paie d'abord ce qui tue l'entreprise si on ne le paie pas. Les salaires, toujours. L'URSSAF et la TVA, parce que le Trésor ne négocie pas longtemps avant de saisir. L'énergie et les fournisseurs critiques, ceux sans qui la marchandise ne sort plus. Le reste attend, en assumant. Un exemple concret : un fournisseur historique, dirigeant qu'on connaissait depuis vingt ans, à qui on devait cent dix mille euros. J'ai décidé de l'étaler sur quatre mois, et je l'ai appelé moi-même, pas par mail. Je lui ai dit la vérité, le plan, les premières échéances tenues. Il a accepté, parce que je lui ai donné un calendrier et que je l'ai respecté à l'euro près. À l'inverse, un prestataire de conseil non vital, je l'ai gelé net. Arbitrer, c'est choisir qui dort mal à votre place.
The Quorum editorial team
Comment on négocie avec une banque quand on est déjà à découvert ?
Bogdan Marek
On y va avec des chiffres, pas avec des promesses. Un banquier en risque a peur d'une chose : ne plus rien comprendre. Donc je débarque avec le plan à treize semaines, propre, et je lui montre que moi, je sais exactement où va chaque euro. J'ai demandé un rendez-vous physique avec le directeur d'agence et son analyste risque, pas un coup de fil. Je leur ai dit : voilà le trou, voilà comment je le comble, voici ce que je vous demande. En l'occurrence, un gel des agios pendant trois mois et un relèvement temporaire du découvert de deux cent mille euros, contre un reporting hebdomadaire que je leur envoie tous les lundis. Le hebdomadaire, c'est ce qui les a rassurés. Un dirigeant qui se cache, ils coupent. Un DAF qui les appelle avant les mauvaises nouvelles, ils suivent. On a obtenu le sursis. Pas par charme, par transparence outillée.
The Quorum editorial team
Et la vérité au dirigeant, au board ? Comment vous la dites sans casser la confiance ?
Bogdan Marek
Je la dis tôt, je la dis cash, et je viens toujours avec une solution dans la même phrase. Le dirigeant de cette ETI était dans le déni, pas par bêtise, par épuisement. Il répétait le mois prochain ça repart. Je l'ai pris en tête à tête, j'ai posé le tableau, et je lui ai dit : dans cinq semaines, sans décision, vous êtes en cessation de paiements, et c'est votre responsabilité personnelle qui est engagée. Silence. Puis je lui ai montré le chemin pour s'en sortir. Au board, même méthode : pas de slide qui enrobe, une page, le trou, le plan, les arbitrages déjà lancés. La confiance, on ne la garde pas en rassurant, on la garde en ayant raison la fois d'avant. Quand mes prévisions à treize semaines se sont vérifiées à cinq pour cent près trois semaines de suite, ils m'ont laissé la main. Le chiffre juste, c'est ce qui vous donne le droit de parler dur.
The Quorum editorial team
Sortir du mode survie sans rechuter, ça veut dire quoi pour vous ?
Bogdan Marek
Ça veut dire transformer la discipline d'urgence en habitude, sans garder l'angoisse. Pendant la crise, on pilote au cash à la semaine. Une fois le danger écarté, le réflexe serait de tout relâcher, et trois mois plus tard on rechute. J'ai fait l'inverse : j'ai gardé le plan à treize semaines, mais glissant, intégré au rythme normal. J'ai instauré un comité cash hebdomadaire de trente minutes, ventes, achats, finance autour de la table, où chacun connaît son impact sur la trésorerie. J'ai aussi rétabli les marges de sécurité : reconstituer un mois de trésorerie d'avance avant de réinvestir, négocier des délais clients plus courts, des délais fournisseurs plus longs. Le vrai changement, c'est culturel. Avant, le cash était l'affaire du comptable. Quand j'ai quitté la mission, c'était l'affaire de tout le comité de direction. On était passés de trois semaines de visibilité à onze. C'est ça, sortir vraiment.
The Quorum editorial team
Un dernier conseil à un dirigeant qui sent que ça se tend ?
Bogdan Marek
Regardez votre trésorerie avant qu'elle ne vous regarde. La plupart des dirigeants que je croise n'ont pas un problème de business, ils ont un problème de visibilité : ils découvrent le trou la veille de l'échéance, quand il n'y a plus de marge de manœuvre. Mon conseil tient en trois mots : anticipez, comptez, dites. Anticipez avec un plan de trésorerie à treize semaines, même artisanal, même sur un tableur. Comptez en cash réel, pas en résultat comptable, parce qu'on ne paie pas ses salaires avec de la marge théorique. Et dites la vérité, à votre banque, à vos associés, à vous-même, surtout quand elle dérange. Appeler son banquier trois mois trop tôt, ça passe pour de la prudence. L'appeler trois jours trop tard, ça passe pour de la faute. Le cash ne pardonne pas le retard, mais il récompense toujours la lucidité.
« Le cash, ça ne se discute pas, ça se constate. Le reste, c'est de l'opinion. »
3 semainesde trésorerie disponible à mon arrivée
Share on LinkedIn Le Quorum