The voices of Quorum

Huit mois pour redresser : décider vite sans décider à l'aveugle

C
Catherine Lemoine
Dirigeante de transition
An interview by the Quorum

Catherine Lemoine prend des mandats que personne ne veut : redresser une entreprise abîmée en huit mois, montre en main. Elle raconte la posture du dirigeant quand le temps manque, la solitude du poste, les décisions qu'on assume et celles qu'on corrige. Un récit sans posture, du terrain, où la peur n'est jamais cachée mais jamais reine.

Listen to the episode
01Vous arrivez dans une entreprise que vous ne connaissez pas…
02Justement, comment résistez-vous à la tentation d'agir vite…
03Vous devez souvent trancher sans avoir toute l'information.…
04On parle peu de la solitude de ce poste. Vous la vivez comm…
05Vous avez parlé de corriger. Racontez-moi une décision que …
06Comment embarque-t-on un comité qui doute, qui vous voit co…
07Si vous deviez transmettre une seule chose à un dirigeant q…
The Quorum editorial team
Vous arrivez dans une entreprise que vous ne connaissez pas, avec huit mois pour la redresser. À quoi ressemblent les premiers jours ?
Catherine Lemoine
Les premiers jours, je ne décide rien. Ça surprend toujours, parce que les gens attendent la nouvelle dirigeante avec son plan sous le bras. Moi j'arrive et j'écoute. Je passe une semaine à descendre dans l'atelier, à m'asseoir avec les chefs d'équipe, à lire les comptes le soir. Une fois, sur un mandat industriel, le comité m'avait présenté un beau diagnostic : le problème, c'était les coûts de production. J'ai passé trois jours sur la ligne, et le vrai problème, c'était les délais clients. On livrait en retard, on perdait les contrats, et tout le reste découlait de là. Si j'avais signé leur plan le lundi, j'attaquais la mauvaise cible pendant six mois. Le temps court, paradoxalement, ça commence par s'autoriser à ne pas savoir. Mais pas longtemps.
The Quorum editorial team
Justement, comment résistez-vous à la tentation d'agir vite pour montrer que vous agissez ?
Catherine Lemoine
C'est la pression la plus violente du métier. Tout le monde guette un signe. L'actionnaire veut un coup d'éclat, les équipes veulent être rassurées, et vous-même vous avez envie de prouver que vous valez votre tarif. J'ai appris à me méfier de cette envie. Le geste spectaculaire de la première semaine, neuf fois sur dix, c'est pour vous, pas pour l'entreprise. Ce que je fais à la place : je sors une décision petite mais réelle, vite. Débloquer un paiement fournisseur qui traînait, trancher un conflit qui pourrissait depuis des mois. Quelque chose de visible, de vrai, qui dit je suis là et je décide, sans engager l'avenir. Ça achète du crédit et du temps. La grande réorganisation, elle, je ne la sors jamais avant d'avoir compris où sont les vrais leviers. Confondre vitesse et précipitation, c'est l'erreur qui coûte le mandat.
The Quorum editorial team
Vous devez souvent trancher sans avoir toute l'information. Comment fait-on pour décider en terrain incertain ?
Catherine Lemoine
Je me suis fait une règle : j'attends d'avoir soixante-dix pour cent de l'information, pas cent. Les cent pour cent n'arrivent jamais, et le temps qu'ils arrivent, la fenêtre est fermée. Concrètement, sur chaque décision lourde, je me pose trois questions. Est-ce que c'est réversible ? Si oui, je tranche vite, quitte à corriger. Est-ce que ça engage du cash que je n'ai pas ? Là je ralentis. Et qu'est-ce que je risque si je me trompe contre ce que je risque si je ne fais rien ? Parce qu'on oublie toujours le coût de l'attente. Sur un dossier, j'ai dû décider d'arrêter une gamme de produits sans avoir l'étude de marché complète. J'avais les chiffres de marge, ils étaient mauvais depuis deux ans. J'ai tranché. L'incertitude, on ne la supprime pas, on la borne. On décide avec ce qu'on a et on garde les yeux ouverts pour ajuster.
The Quorum editorial team
On parle peu de la solitude de ce poste. Vous la vivez comment ?
Catherine Lemoine
Elle est réelle, et personne ne vous y prépare. Vous arrivez seule, vous repartez seule, et entre les deux vous portez des décisions qui touchent des centaines de vies sans avoir le filet d'une équipe qui vous connaît. Le soir, dans la chambre d'hôtel, il n'y a personne à qui dire j'ai peur de m'être trompée. Au début je gardais tout. J'ai compris que c'était dangereux, parce que la solitude qu'on ne nomme pas se transforme en décisions raides, en autorité crispée. Aujourd'hui j'ai deux choses. Un pair, un autre dirigeant de transition, que j'appelle quand je doute, et qui ne juge pas. Et une discipline : j'écris. Chaque semaine, je note ce que je crains, ce que j'ai décidé, pourquoi. Ça sort la peur de la tête, ça la met à distance. Le poste est solitaire, mais on n'est pas obligé de le subir en silence.
The Quorum editorial team
Vous avez parlé de corriger. Racontez-moi une décision que vous avez dû reprendre.
Catherine Lemoine
Sur un redressement, j'avais nommé un responsable de site en interne, quelqu'un de loyal, de solide techniquement. Au bout de six semaines, c'était clair : il n'arrivait pas à porter le changement, les équipes se braquaient, le climat se dégradait. Mon premier réflexe, c'était de tenir, parce que revenir sur sa propre nomination, c'est avouer qu'on s'est trompée, et ça écorne l'autorité. J'ai tenu trois semaines de trop. Puis j'ai pris le sujet de face. Je l'ai reçu, je lui ai dit que je m'étais trompée dans le rôle que je lui avais donné, pas sur lui, et on l'a repositionné sur l'expertise, là où il était excellent. Le site est reparti. La leçon : dans le temps court, l'erreur n'est pas de se tromper, c'est de mettre trop longtemps à le reconnaître. Une décision sur trois, je la corrige. Et je le dis tout haut, ça libère les équipes de dire elles aussi quand ça ne marche pas.
The Quorum editorial team
Comment embarque-t-on un comité qui doute, qui vous voit comme une figure de passage ?
Catherine Lemoine
Ils ont raison de douter. Je suis de passage, c'est même la condition de ma liberté. Donc je ne joue pas à séduire, je joue franc. Premier comité, je leur dis : je serai partie dans huit mois, je ne suis là pour le fauteuil de personne, et mon seul intérêt c'est que ça marche après moi. Ça désarme beaucoup de méfiance. Ensuite, je ne décide pas contre eux, je décide avec ce qu'ils savent. Ils connaissent la maison mieux que moi, je serais folle de m'en priver. Sur un dossier, le directeur financier était le plus rétif. Au lieu de le contourner, je lui ai confié le pilotage du plan de trésorerie, le sujet le plus sensible. Il est devenu mon meilleur appui. Embarquer ceux qui doutent, ce n'est pas les convaincre par le discours, c'est leur donner une prise réelle sur ce qui se joue. Le doute, bien utilisé, c'est de la lucidité disponible.
The Quorum editorial team
Si vous deviez transmettre une seule chose à un dirigeant qui prend son premier mandat dans l'urgence, ce serait quoi ?
Catherine Lemoine
Préparez votre départ dès le premier jour. C'est contre-intuitif, mais c'est le cœur du métier. Le piège, dans le temps court, c'est de devenir indispensable, de tout faire passer par soi parce que c'est plus rapide. Et le jour où vous partez, tout s'effondre, et votre redressement n'aura servi à rien. Moi, dès le premier mois, je repère qui va tenir la maison après moi, et je construis avec cette personne. Je décide de moins en moins seule au fil des mois, exprès, pour que la décision vive sans moi à la fin. Mon vrai succès, ce n'est pas la boîte redressée à la fin du huitième mois. C'est qu'elle tienne au douzième, quand je ne suis plus là. Diriger dans l'urgence, ce n'est pas porter l'entreprise à bout de bras. C'est lui rendre la force de marcher seule, et savoir s'effacer à temps.
« Le temps court ne pardonne pas l'indécision, mais il punit encore plus la précipitation. Mon métier, c'est de tenir entre les deux. »
8 moisle mandat type, jamais un de plus
Share on LinkedIn Le Quorum