The voices of Quorum · episode 1
Embarquer ceux qui n'y croyaient plus

Réveiller une DSI qui avait cessé d'y croire

B
Bruno Vasseur
Directeur des systèmes d'information (DSI) de transition
An interview by the Quorum

Bruno Vasseur arrive dans des directions informatiques que tout le monde a fini par contourner. Équipes usées, dette technique empilée, métiers qui bricolent dans leur coin, budget vu comme une charge. Il raconte comment on rallume une DSI résignée, sans grand discours, en tenant des promesses qui paraissent minuscules. Et comment la fierté revient, une livraison à l'heure après l'autre.

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01À quoi reconnaît-on une DSI qui a cessé d'y croire ?
02D'où vient vraiment cette résignation, selon vous ?
03Quel a été le déclic, votre première manœuvre concrète ?
04Vous avez dû prioriser la dette. Une décision difficile ?
05Un moment où vous vous êtes trompé ?
06Concrètement, qu'est-ce qui a changé au bout de quelques mo…
07Votre conseil à un dirigeant face à une DSI éteinte ?
The Quorum editorial team
À quoi reconnaît-on une DSI qui a cessé d'y croire ?
Bruno Vasseur
Au silence en réunion. Tu poses une question, personne ne lève la main, pas par incompétence, par usure. Dans un groupe industriel de 5 000 personnes, mon premier comité de pilotage a duré douze minutes, tout le monde regardait sa montre. Les gens ne se plaignaient même plus, ils avaient intégré que se plaindre ne changeait rien. Tu vois les ingénieurs arriver à neuf heures, repartir à dix-sept, sans énergie, sans colère, ce qui est pire. Le plus frappant, c'est le vocabulaire : ils disaient le métier comme on parle d'un adversaire. Une DSI résignée, ça ne crie pas, ça se tait. Et ce silence m'a appris l'essentiel : ils avaient encore des convictions, mais ils avaient arrêté de les exprimer parce que, pendant des années, on leur avait répondu non. Ma première mission, ça n'a pas été la technique, ça a été de rouvrir la parole.
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D'où vient vraiment cette résignation, selon vous ?
Bruno Vasseur
De promesses jamais tenues, des deux côtés. La direction promettait des moyens qui n'arrivaient pas, la DSI promettait des dates qu'elle ratait, et chacun s'est habitué au mensonge poli. À force, plus personne n'y croit, donc plus personne ne s'engage vraiment, donc ça rate encore : c'est une boucle. J'ai retrouvé un projet d'ERP du marché lancé trois ans plus tôt, jamais terminé, et plus personne n'osait dire qu'il était mort. Le vrai poison, ce n'est pas la dette technique, c'est la dette de confiance. Quand un métier contourne l'informatique avec ses tableurs, ce n'est pas de la mauvaise volonté, c'est qu'il a appris à ne plus compter sur nous. Une équipe ne se démotive pas par paresse, elle se démotive parce qu'on lui a appris que ses efforts ne servaient à rien. Tant qu'on n'a pas nommé ça, on soigne les symptômes.
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Quel a été le déclic, votre première manœuvre concrète ?
Bruno Vasseur
Tenir une promesse ridiculement petite, et la tenir vraiment. J'ai demandé aux équipes : quelle est la corvée qui vous pourrit la vie depuis des mois ? C'était une demande d'accès qui mettait trois semaines à être traitée. On l'a ramenée à deux jours en quinze jours de travail, rien d'héroïque. Mais pour la première fois depuis longtemps, ils avaient dit une chose et elle s'était réalisée. J'ai refusé de lancer le grand plan de transformation que tout le monde attendait, parce qu'un grand plan, dans une équipe qui ne croit plus, c'est juste une promesse de plus à trahir. On a fait dix petites promesses tenues avant d'en faire une grande. La méthode tient en une phrase : on ne remotive pas avec un discours, on remotive avec des preuves. Chaque preuve recrédibilise la suivante, et c'est là que l'énergie revient, presque physiquement.
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Vous avez dû prioriser la dette. Une décision difficile ?
Bruno Vasseur
Oui, arrêter net deux projets que des gens portaient depuis des années. L'un était une refonte maison à laquelle une petite équipe tenait comme à son bébé. Les chiffres étaient sans appel : 42 pour cent du budget partait en maintenance subie, à éteindre des incendies sur du vieux code que personne ne maîtrisait. J'ai posé une règle simple : on ne finance plus une seule nouveauté tant qu'on n'a pas remboursé la dette qui nous coûte chaque semaine. Ça a fait mal, j'ai vu un chef de projet sortir de mon bureau blême. Mais j'ai été clair sur le pourquoi, chiffres sur la table, et je lui ai confié le chantier de remboursement, pas une mise au placard. Prioriser la dette, ce n'est pas un arbitrage technique, c'est un acte de courage managérial : tu assumes de décevoir aujourd'hui pour être crédible demain. La moitié du métier de DSI de transition, c'est ça, dire non proprement.
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Un moment où vous vous êtes trompé ?
Bruno Vasseur
Au début, j'ai voulu aller trop vite sur la confiance des métiers. J'ai promis à la direction commerciale un nouvel outil de reporting en six semaines, pour marquer un coup. On a livré dans les délais, fier de nous, et l'outil ne collait pas à leur façon de travailler, ils ne s'en sont jamais servis. J'avais reproduit exactement la faute que je dénonçais : décider pour le métier au lieu de décider avec lui. La leçon a été rude mais saine. Je suis allé m'excuser devant leur équipe, j'ai dit que je m'étais trompé, et là, paradoxalement, quelque chose s'est débloqué. Reconnaître l'échec devant eux valait plus que dix livraisons réussies. Depuis, je ne lance plus rien sans qu'un opérationnel du métier soit dans la pièce, pas en comité, à côté de mes développeurs. Un DSI qui ne sait pas dire je me suis planté ne regagnera jamais la confiance qu'il a perdue.
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Concrètement, qu'est-ce qui a changé au bout de quelques mois ?
Bruno Vasseur
Le ton, d'abord. Les métiers ont recommencé à nous appeler en amont, avant de bricoler leur solution dans leur coin, et ça, c'est le vrai signal de guérison. La dette subie est passée de 42 à 26 pour cent du budget en un an, ce qui a libéré de l'argent pour construire au lieu de réparer. Mais le changement que je préfère, c'est le jour où un ingénieur m'a arrêté dans le couloir pour me montrer, spontanément, un truc qu'il avait amélioré le week-end. Ce gars-là ne levait pas la main six mois plus tôt. La fierté, ça ne se décrète pas, ça revient quand le travail recommence à compter. On a aussi remis des rituels simples : une démo toutes les deux semaines où l'équipe montre ce qu'elle a fait, devant le métier. Voir son travail reconnu en public, c'est le carburant le moins cher et le plus puissant que je connaisse.
The Quorum editorial team
Votre conseil à un dirigeant face à une DSI éteinte ?
Bruno Vasseur
Ne commencez pas par la stratégie, commencez par la parole et par les preuves. Asseyez-vous avec les équipes et écoutez ce qui les a usées, sans vous défendre, juste écouter. Puis tenez une promesse, une seule, mais tenez-la vraiment, avant d'annoncer le grand plan. La crédibilité d'un dirigeant ne se mesure pas à ce qu'il promet, elle se mesure à l'écart entre ce qu'il dit et ce qu'il fait, et une DSI résignée mesure cet écart au millimètre. Évitez le sauveur qui débarque avec sa méthode magique, ça humilie ceux qui sont là depuis dix ans. Le talent est presque toujours dans la maison, il a juste été éteint. Votre travail, ce n'est pas d'apporter des solutions, c'est de redonner le droit d'y croire. Et croyez-moi, une équipe qui se remet à y croire rattrape en six mois ce que trois ans de résignation avaient enterré.
« Une équipe ne se démotive pas par paresse, elle se démotive parce qu'on lui a appris que ses efforts ne servaient à rien. »
42 % du budgetpartait en maintenance subie, sans aucune valeur créée
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